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Banlieue et circuits courts: un terrain d’expérimentations collectives et numériques

· Paris Saclay,numérique,open source,terre cité,circuits courts

Banlieue(s) et campagne(s), longtemps antagonistes du fait du développement de l’une sur l’autre, commencent à se découvrir des points communs et des relations possibles. Peut-être parce que l'une et l'autre cherchent à s’extraire progressivement de leurs relations aux systèmes centralisés, ou tout au moins à en réduire certaines contraintes, distance et embouteillages, pour les uns, dépendance aux prix des marchés internationaux et aux emprunts bancaires pour les autres. Les circuits courts ont permis d'initier cette évolution et semblent pouvoir changer d’échelle et d’ambition, à condition de trouver des solutions collectives permettant de rapprocher les légumes des consommateurs quand l’inverse n’est pas possible. Le numérique est un outil qui pourrait apporter des solutions et accélérer ces évolutions; c’est dans ce sens que plusieurs projets coordonnés d’applications mobiles se développent sur le Plateau de Saclay et ses alentours.

Comme la majorité des habitants d’Ile-de-France, je vis en banlieue. C’est une périphérie par nature - une lieue autour du ban seigneurial - depuis le XIIème siècle 1. Elle pèse aujourd’hui davantage que son centre : 5 fois plus d’habitants, 4 fois plus d’entreprises et 3 fois plus d’emplois 2. Paradoxe ou pas, Paris, la capitale, la ville-monde, la ville-lumière, regarde ailleurs, se projette dans l’Europe sans Londres, se vit en inventeuse des voitures électriques partagées, se rêve en Exposante Universelle. Paris se sent de moins en moins Paname, moins en phase avec cette couronne urbaine, humaine, polluée, mal habillée, qui s’entasse matin et soir dans des RER aussi fatigués que leurs passagers, pour venir travailler, nettoyer, fournir. Et la fatigue, de ce côté des rails, les retards de trains et les embouteillages, incitent de plus en plus à tenter de s’inventer une vie locale, à commencer par travailler ou faire ses courses plus près, … mais ça veut dire quoi près, en banlieue?

 

Expansion urbaine de Paris, 1806–1982
Source: “Vidéo: deux siècles d’expansion urbaine autour de Paris” article paru sur Slate / Jean-Laurent Cassely

La banlieue est étalée : elle couvre la moitié du territoire régional et représente environ 60 fois les modestes 105 ha de Paris intra muros, avec une densité d’habitants 20 fois moindre3. La banlieue est éclatée : il n’y a pas de centre(s) et les centralités partielles qu’offrent certains centre-villes ne peuvent concerner qu’un territoire limité4; pour le dire de manière provocante, même Versailles n’intéresse que les Versaillais, sorti du château, LE centre, c’est Paris. La réalité de la vie en banlieue est qu’elle est dominée par l’érosion du temps - absorbé les transports - et la disparition de l’espace au profit d’un chapelet de lieux fonctionnels - la maison, le travail, le(s) centre(s) commercial(ux) - juxtaposés les uns aux autres par des décennies de “zoning”, de développement de quartiers pavillonnaires et autres villes nouvelles.

Cette réalité urbaine de la banlieue, se double d’une mitoyenneté avec la campagne et l’agriculture, largement ignorée au bénéfice de l’expansion urbaine depuis la création des-dites villes nouvelles il y a près d’une demi-siècle. Cette redécouverte se fait, pour simplifier à l’extrême, d’une part autour de la défense de l’environnement, et d’autre part, à travers le développement de marchés agricoles de proximité, par la vente en directe de produits maraîchers, d’élevage, de cueillettes, de productions agro-alimentaires - pain, bière, conserves et confitures, etc. - et artisanales.

Très largement individuelles même si elles sont souvent coordonnées à travers l’échange d’expériences et de services, ces initiatives ont été lancées depuis une dizaine d’années par une génération d’agriculteurs soucieux de changer leurs rapports avec le monde autour d’eux et de faire évoluer leur métier.

"En France et en 2010, les achats faits en circuit court représentent 6 à 7 % des achats alimentaires d'après l'Ademe qui estime que ces circuits courts sont « aujourd'hui une opportunité économique non négligeable que ce soit pour le producteur (sécurisation de son modèle économique), le consommateur (prix ajusté au coût réel) ou un territoire (création d'emplois locaux) ». Selon le Recensement Agricole de 2010, 21 % des agriculteurs français vendent tout ou partie de leur production en circuits courts. Si la vente directe se développe, elle ne représente encore que 12 % de la valeur des ventes en France. En agriculture biologique, la vente directe est particulièrement développée : plus d’un producteur bio sur deux vend en direct au consommateur au moins une partie de sa production. Mais la notion de circuit court investit d'autres domaines d'activité : Ainsi la fabrication et la distribution de matériaux (terre, chanvre, ardoise, chaux, carrières locales et.) en particulier pour la restauration du patrimoine bâti."

Circuits court - Source: Wikipédia

Ces statistiques datent un peu et il n’est pas facile de trouver des chiffres d’affaires dans ce secteur. Toutefois, les ordres de grandeur ne trompent pas et des sources directes et plus récentes évoquent trois avantages structurels qui font que le mouvement n’est sans doute pas près de s’arrêter:

  • conserver la marge au sein de l’exploitation en évitant de rémunérer des intermédiaires; la rentabilité est infiniment supérieure à celle des grandes cultures - céréales, colza - sur des surfaces bien plus réduites;
  • retrouver le contact direct avec les clients pour établir un autre rapport dans lequel la qualité des contacts humains va de pair avec celle des produits.
  • ne plus être coincé, ou l’être moins, entre les banques et les céréaliers (par exemple), dans un modèle de culture verrouillé par contrat.

Cela étant, les obstacles et difficultés sont légion pour y parvenir, certains projets échouent, les primo-installations restent rares et aléatoires, les terres sont rares et la diversification est dans tous les cas, selon le mot de Pierre Bot de la ferme Bot-Trubuil, “d’abord la diversification des emmerdements”.

Cueillette des tulipes à la ferme de Viltain — Photo: P Cheenne, 2016

Ici, sur le plateau de Saclay et ses alentours, comme ailleurs en France, les circuits courts ont progressé irrésistiblement, du moins jusqu’ici. Nous nous trouvons aujourd’hui à la croisée des chemins et ceux qui se croisent sont justement ceux de la banlieue, périphérique, peu dense et dé-centralisée, et de la campagne, polycentrique comme son archipel de fermes éparpillées au milieu des champs, encore moins dense et pas plus centralisée. Passé le point où les ventes à la ferme suffisent à écouler la production et où le parking est encore assez grand, que faire?

Pour la plupart des exploitations, les coûts de conditionnement et de distribution - la logistique - réduiraient trop la marge pour envisager l’expérience en solo et seules les plus grandes y parviennent. Il existe aujourd’hui des solutions de distribution collective mais elles passent ou bien par des structures associatives fonctionnant par abonnement (AMAP & ass.) dont les règles et les évolutions ne dépendent pas que de l’exploitant agricole, soit des centrales d’achat plus ou moins participatives (La Ruche qui dit Oui & ass.) qui restent des intermédiaires et appliquent une marge. Certains exploitants imaginent et expérimentent des solutions collectives pour mutualiser les coûts et les outils et conserver le contrôle de leur indépendance, mais les exemples sont encore rares et difficiles à reproduire.

Un troisième larron, à cette croisée de chemins, pourrait les aider à connecter plus facilement leurs points d’intérêt réciproques: le numérique, qui permet de réduire les distances et supporte les architectures décentralisées. Il arrive à point nommé, car pour une habitante de la vallée de l’Yvette par exemple, une habitante désireuse de préserver sa santé en mangeant des légumes frais, il est envisageable d’aller à la ferme de temps à autre, mais il serait bien pratique de trouver ces légumes le reste de l’année sur un de ses trajets réguliers ou à côté de chez elle.

C’est dans cette perspective que nous travaillons depuis 9 mois - nous, c’est à dire l’équipe de l’association Terre et Cité, un certain nombres de bénévoles et quelques développeurs. La perspective était de faire évoluer une application web existante - la Carte Ouverte - vers l’univers mobile et d’y adjoindre d’autres modules pour permettre aux agriculteurs de mieux gérer leurs commandes, aux habitants se savoir où et quand ils peuvent acheter toutes sortes de productions agricoles locales. Cela viendra compléter les fonctionnalités actuelles qui permettent déjà de repérer les fermes, les évènements ou spectacles sur le territoire, les itinéraires de balades à pied, de trajets à vélos.

CartO sur Android et sur iOS, nouvelles versions en ligne depuis le 21/02/2017.

Avant le lancement de la première version de CartO, à l’automne 2016, nous avions organisé 3 brainstormings collectifs, sous la forme de sessions de co-créations, d’avril à juin pour prendre en compte les attentes des habitants, des lycéens, des étudiants et ouvrir des collaborations. C’est ainsi que nous avons ensuite commencé à travailler avec un groupe d’étudiants de l’ENSTA sur une application connexe de gestion de commande - RadiSaclay - dont la première version devrait être testée au printemps 2017.

De nouvelles sessions contributives, centrées sur OSM sont organisées au Proto204 à partir du 2 mars. Si vous êtes intéressé à y participer, allez sur la page Carto Facebook, envoyez un email à carteouverte@terreetcite.org, ou sur le site de Terre & Cité http://terreetcite.org/ si vous voulez suivre l’avancée des projets.

D’ici là, bon début d’année !

  1. banlieue @ Wikipédia
  2. source: INSEE https://www.insee.fr/fr/statistiques/1405599?geo=REG-11+DEP-75
  3. Source INSEE - Unité Urbaine / Territoire Communal
  4. Sur le sujet, voir “Métropolisation, centre et centralité”, paru dans la RERU en 2006. https://www.cairn.info/revue-d-economie-regionale-et-urbaine-2002-1-page-49.htm
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